Par Julien DELSUC, CTO Bold & Curious
Quand une grande région cloud tombe en panne 20 minutes et que toute votre activité s’arrête, ce n’est pas de la malchance. C’est un choix d’architecture — et un aperçu d’un futur où ces incidents ne seront plus l’exception, mais le bruit de fond d’un monde plus turbulent.
La dernière décennie a été dominée par une logique d’IT de l’efficacité : coût minimum par charge de travail, consolidation maximale, redondance minimale. Les deux prochaines décennies seront beaucoup moins clémentes pour ce modèle. À mesure que l’énergie devient rare, que les infrastructures sont stressées par le climat et que les tensions géopolitiques fragmentent connectivité et chaînes d’approvisionnement, nous entrons dans une ère de primauté de la robustesse.
Il ne suffira plus que l’IT soit bon marché et rapide. Elle devra être résiliente, respectueuse de la vie privée, sobre en énergie, sécurisée par conception, prête pour la donnée et l’IA, et capable d’évoluer sans s’effondrer sous sa propre dette technique. Un environnement IT robuste n’est pas un cloud plus grand et plus brillant. C’est une infrastructure stratégique, distribuée, capable d’absorber les chocs, de fonctionner avec une connectivité intermittente, et de soutenir de nouvelles formes de collaboration et de création de valeur dans un monde tout sauf stable.
Ce n’est pas seulement le sujet des DSI. C’est la stratégie de survie numérique de sociétés entières — et une opportunité unique pour l’Europe d’inventer un autre paradigme, au lieu de suivre le précédent.
De “garder les lumières allumées” à colonne vertébrale stratégique
Pendant des années, beaucoup d’organisations ont traité l’IT comme une plomberie : indispensable, mais en arrière‑plan. Cette vision a silencieusement produit :
- Des mastodontes centralisant un pouvoir énorme dans quelques hyperscalers cloud,
- Des architectures fragiles, optimisées pour le coût unitaire mais vulnérables aux pannes en cascade,
- Une dépendance croissante à des infrastructures externes hors de contrôle direct.
- Une gabegie énergétique croissante, avec des datacenters et des réseaux gourmands en énergie et en eau.
Dans le même temps, les revenus et opérations numériques sont devenus vitaux. Dans de nombreux secteurs, plus de la moitié des nouveaux revenus dépend déjà de produits, plateformes ou canaux numériques. Quand l’IT s’arrête, le business s’arrête — opérations, expérience client, confiance.
Bientôt les pré-requis à cette orientation basée sur le cloud vont disparaître :
- L’énergie abondante et bon marché devient une relique du passé.
- La connectivité constante et universelle est remise en question par des événements climatiques extrêmes, et des tensions géopolitiques.
- La confiance dans des fournisseurs centralisés est érodée par des cyberattaques, le manque de neutralité, et des préoccupations de souveraineté.
- Le matériel lui-même est soumis à des pénuries, des retards, et des risques géopolitiques. La réutilisation, la réparation et la durabilité deviennent des impératifs.
La robustesse n’est plus une option “luxe”. C’est le ticket d’entrée dans un monde où la volatilité est structurelle, pas temporaire.
Pourquoi l’Europe doit dépasser le tout‑cloud
Des penseurs comme Olivier Hamant l’ont formulé : nous passons d’un monde guidé par l’efficacité à un monde guidé par la robustesse, parce que le niveau d’incertitude a augmenté de façon structurelle. L’Europe est particulièrement bien placée pour anticiper et préfigurer ce basculement plutôt que le subir.
Plusieurs raisons principales expliquent pourquoi l’Europe doit agir rapidement pour dépasser le paradigme cloud‑centré dominant :
- Une forte dépendance à des fournisseurs non européens
La vie numérique européenne repose largement sur un petit nombre de plates‑formes cloud et IA américaines et chinoises. Cette dépendance est une fragilité : technique, économique, géopolitique. - Un attachement fort à l’environnement, à la vie privée, à la décentralisation: L’Europe a choisi une voie qui valorise l’impact environnemental, les droits individuels et une répartition du pouvoir. Ce ne sont pas des contraintes à l’innovation, mais des principes de conception pour un autre type d’infrastructure numérique.
- Une tradition de décentralisation et de privacy: De l’autonomie municipale aux mouvements coopératifs en passant par une culture de protection des données, l’Europe a un ADN décentralisé. Cet héritage peut être mobilisé pour construire des systèmes IT robustes et distribués alignés sur ses valeurs, plutôt que de copier des modèles hyper‑centralisés conçus ailleurs.Un savoir faire technologique déjà existant: STMicroelectronics, Thales, SEKOIA, Deephawk, Mountain AI, Proton, MicroEJ, Bondzai, LoRa,… sont autant d’exemples d’entreprises et de technologies européennes qui peuvent servir de socle à cette nouvelle IT robuste.
Conséquence : se contenter d’optimiser le coût unitaire dans un monde centré sur quelques hyperscalers ne suffit plus. L’Europe a besoin d’une IT robuste par conception — des architectures qui tissent résilience, décentralisation ciblée, vie privée et souveraineté dans leur cœur. Il ne s’agit pas “d’abandonner le cloud” du jour au lendemain, mais de dépasser le cloud‑centrisme vers un tissu numérique distribué, maillé, multi‑couches qui, d’ici 2040, puisse continuer à opérer alors qu’une partie significative des infrastructures actuelles sera intermittente ou dégradée.
Une journée en 2040 : comment un monde IT robuste se comporte quand tout casse
Imaginez un matin d’automne en 2040, secoué par les tempêtes. Une série d’événements climatiques extrêmes fait tomber l’électricité et la connectivité de backbone dans plusieurs régions européennes. En parallèle, des tensions géopolitiques entraînent la coupure de câbles sous‑marins clés et mettent à l’arrêt des régions cloud majeures hors d’Europe. Plusieurs cœurs de réseau mobiles sont offline. Les grandes plates‑formes centralisées disparaissent de la carte pendant des heures.
Le monde ne s’éteint pas. Il se recentre.
La connectivité est intermittente, mais les services restent disponibles localement
Les communautés, usines, hôpitaux, administrations fonctionnent sur des réseaux maillés et des micro‑data centers locaux. Le mode normal de fonctionnement est l’autonomie locale, le réseau global servant à l’enrichissement, pas à la survie.
- Les dossiers de santé se synchronisent d’abord au sein de grappes locales et régionales ; les données critiques sont conservées au plus près du soin, avec des preuves cryptographiques d’intégrité lorsque la connexion large échelle revient.
- Les paiements utilisent des échanges pair à pair entre porte-monnaie locaux.
- Les outils de collaboration sont des espaces de travail “local‑first” qui considèrent le réseau global comme une optimisation, pas comme un prérequis.
Pas de cloud unique, pas de GSM unique, pas de point de défaillance unique
Les services sont déployés sur des fédérations de nœuds : hubs régionaux, clusters on‑premise, edge, et… les appareils des utilisateurs eux‑mêmes.
- L’identité est vérifiée via des identifiants décentralisés, pas par un unique service d’IAM dépendant d’un datacenter.
- Les applications sont conscientes du lieu : elles savent ce qu’elles peuvent faire hors ligne, ce qui doit être synchronisé, ce qui peut être différé.
- Les services nationaux et locaux critiques peuvent se mettre en “île” — continuer à fonctionner en sécurité, même coupés d’internet et des grands fournisseurs mondiaux.
Les données circulent sans être accaparées
Les données sensibles restent proches de leur origine, gouvernées par des normes strictes de vie privée et de sobriété énergétique.
- L’apprentissage fédéré et le calcul distribué permettent d’entraîner et d’actualiser des modèles d’IA sur de multiples nœuds sans centraliser les données brutes.
- Les citoyens disposent de pods de données personnelles sur leurs terminaux ou des hubs locaux de confiance ; au lieu de mendier l’accès à leurs propres données, les services viennent à eux et demandent un accès sous permission.
- La collaboration transfrontalière s’appuie sur des protocoles ouverts et interopérables, pas sur le verrouillage propriétaire de plates‑formes.
Le travail continue, différemment — et plus localement
Les travailleurs du savoir utilisent des applications “local‑first” où documents, code et données se répliquent en pair‑à‑pair et via des hubs régionaux, puis résolvent intelligemment les conflits.
- Les équipes livrent de nouvelles fonctionnalités d’abord sur des clusters locaux, puis les déploient plus largement quand la connectivité se stabilise.
- Les assistants d’IA tournent en partie sur le matériel personnel ou organisationnel, via des modèles frugaux et “small data” adaptés au contexte local, réduisant la bande passante et la dépendance au cloud tout en respectant les frontières de données.
- La nature locale des infrastructures renforce les liens humains : les équipes collaborent davantage à l’échelle de leurs communautés, villes, régions. La technologie amplifie les liens de proximité au lieu de les dissoudre.
L’énergie est une contrainte de conception à part entière
Avec une électricité rare, variable et chère, les systèmes IT sont conçus pour se moduler en douceur.
- Les workloads non critiques hibernent automatiquement lorsque le réseau est sous tension ou les prix s’envolent.
- Les tâches d’IA intensives sont planifiées pendant les périodes de surproduction renouvelable.
- Les architectures sont optimisées pour les octets non transportés et les cycles non consommés, pas seulement pour les factures cloud non payées.
- Une partie des systèmes est énergétiquement autonome, alimentée par le solaire ou d’autres techniques de récolte d’énergie : capteurs longue durée, nœuds de calcul sobres, micro‑datacenters locaux capables de fonctionner en îlot pendant des jours. Des architectures comme celles d’Ibex de Mountain AI, récompensée récemment au CES, montrent déjà comment des IA frugales peuvent fonctionner en autonomie énergétique sur le terrain.
Dans ce paysage 2040, l’Europe n’est pas suiveuse. Elle est leader d’un nouveau paradigme numérique : distribué, respectueux de la vie privée, souverain, ancré localement et moins énergivore par conception — un paradigme qui n’émerge que parce que nous avons osé repenser l’IT depuis la base, au lieu d’étirer jusqu’à la rupture le modèle cloud d’hier.
À quoi ressemblerait l’écriture d’une application robuste ?
L’IT robuste est souvent caricaturée comme “plus de tout” : plus de backups, plus de clusters, plus de fournisseurs. En réalité, la robustesse est une question de conception, et elle s’ancre dans un monde 2040 de fragmentation et de contraintes, pas seulement dans la roadmap 2025.
Écrire une application vraiment robuste, dans cette perspective, c’est notamment :
- Conception orientée objectifs: Les utilisateurs expriment des buts (“livrer demain”, “maintenir un service minimal localement”), et le système choisit comment les atteindre avec les ressources disponibles. Cette approche rend le service adaptatif : l’application peut changer de chemin en fonction de l’énergie, de la connectivité ou des nœuds accessibles.
- Architecture “local‑first”: Les données et les calculs se produisent au plus près de l’utilisateur, avec synchronisation asynchrone vers le reste du réseau. Cela réduit les dépendances, les coûts de bande passante et les risques de confidentialité, tout en garantissant que le mode autonome local n’est pas un mode dégradé, mais bien le mode nominal.
- Réseaux maillés (mesh networking): Les appareils se connectent directement entre eux, formant des réseaux capables de fonctionner même quand les infrastructures centrales sont indisponibles. Les applications sont conçues dès le départ pour exploiter ce maillage, découvrir dynamiquement de nouveaux nœuds, rerouter en cas de panne.
- IA frugale et hiérarchique: Les modèles d’IA sont conçus pour tourner efficacement sur des appareils locaux (PC, smartphones, micro‑serveurs), avec des modèles “small data” entraînés sur des ensembles réduits mais très pertinents. Des modèles plus puissants, mais plus rares, n’interviennent qu’en cas de besoin et lorsque la connectivité ou l’énergie le permettent. Cette hiérarchie d’IA combine réactivité locale, sobriété énergétique et montée en puissance ponctuelle.
- Vie privée centrée sur l’humain: Les utilisateurs gardent le contrôle de leurs données, stockées et traitées localement sur leurs appareils ou dans des coffres de confiance proches. Au lieu de quémander un accès à leurs données, les utilisateurs permettent aux services d’y accéder temporairement. Ainsi, la vie privée est un droit fondamental, pas un obstacle.
De 2025 à 2040 : un chemin long, mais ouvert, vers un paradigme IT européen robuste
Nous ne passerons pas de la fragilité actuelle à la vision 2040 en un seul saut. En revanche, nous pouvons choisir une direction et commencer à construire, dès maintenant, les capacités, technologies et infrastructures qui rendront ce futur possible. Pensons en trois horizons.
Horizon 1 (maintenant–2028) : révéler la fragilité et poser les bases
- Conduire une évaluation honnête des chaînes de valeur critiques, des points de défaillance uniques (techniques, organisationnels, fournisseurs), des zones de dette technique paralysante, et du niveau de préparation des données pour l’IA et pour des usages fédérés.
- Commencer à redessiner les services essentiels pour la résilience, pas seulement pour le coût : au‑delà du mono‑région, introduction de la dégradation progressive plutôt que l’arrêt brutal, autonomie locale assumée des workloads on‑prem, edge et terminaux.
- Faire de la sécurité, de la vie privée et de la gouvernance de la donnée des fondations non négociables : identité unifiée, principes de zero‑trust, données gérées comme des produits avec propriétaires clairs, SLA, et premières expérimentations de patterns “local‑first”.
Horizon 2 (2028–2034) : inventer et déployer de nouveaux paradigmes
- Investir dans les paradigmes distribués et “local‑first” : applications capables de fonctionner hors ligne et de synchroniser intelligemment, réseaux maillés et edge computing dans les secteurs critiques (santé, industrie, services publics).
- Construire des communs numériques européens : protocoles ouverts, infrastructures open source, systèmes d’identité interopérables, architectures de référence européennes pour une IT distribuée, sobre, respectueuse de la vie privée, et briques partagées (identité, paiement, messagerie) déployables localement.
- Traiter l’énergie comme une contrainte structurante : budgets énergétiques par workload visibles en conception, optimisation des mouvements de données pour minimiser l’énergie par insight utile, incitations à des infrastructures capables de s’adapter à des réseaux électriques volatils dominés par le renouvelable.
Horizon 3 (2034–2040) : déployer le tissu distribué et maillé à grande échelle
- Étendre une infrastructure fédérée et souveraine : micro‑clouds régionaux, grilles edge sectorielles, dorsales résilientes pouvant s’isoler en cas de crise, déploiements multi‑fournisseurs, multi‑topologies devenant la norme pour les services critiques, avec portabilité par conception.
- Industrialiser une IA robuste et frugale : plates‑formes standardisées pour une IA responsable, explicable, traçable, capable d’opérer sur des données distribuées et une connectivité intermittente ; focus sur une IA économe en données et en énergie, tirant parti de contextes locaux riches plutôt que d’aspirer toujours plus de données dans des centres géants.
Ce n’est pas un plan de projet linéaire, c’est une invitation à concevoir pour un autre monde, au lieu de parier que la décennie d’abondance cloud et de relative stabilité géopolitique se prolongera indéfiniment.
Changer de logiciel : de l’efficacité IT à la résilience numérique européenne
Passer à une IT robuste n’est pas qu’un projet technologique. C’est un changement de leadership et de société.
Au lieu de courir après les Open.AI, google, amazon et consort, au lieu de subir leur dictat sur nos architectures, nos données, nos modèles économiques, l’Europe peut choisir de préfigurer un autre futur numérique. Un futur où la technologie sert des valeurs de souveraineté, de durabilité, de vie privée et de résilience.
Bien menée, l’IT robuste devient la plate‑forme d’innovation de l’Europe : un socle plus résilient, plus respectueux de la vie privée, plus local dans son impact humain et moins gourmand en énergie — exactement l’espace où l’Europe peut reprendre la main et définir son propre futur numérique.
Par Julien DELSUC, CTO Bold & Curious
Ex-CTO de Bondzai (startup IA embarquée), avec plusieurs années de pratique quotidienne avec Copilot, Windsurf et autres agents de code.
Ces conclusions ne sortent pas d’un PowerPoint : elles sortent de milliers de lignes de code, de bugs en production, et de quelques cheveux arrachés
Appel à action
Au lieu de suivre et d’adopter aveuglément une philosophie d’efficacité et de centralisation déjà dépassée, tous ensemble, nous devons commencer à concevoir, expérimenter et déployer les architectures, technologies et modèles opérationnels qui rendront possible cette IT robuste, distribuée, maillée.
Ici, je m’adresse aux investisseurs, aux dirigeants, aux inventeurs, aux architectes, aux développeurs, aux régulateurs : rejoignez‑nous pour faire de cette vision une réalité. Ensemble, nous pouvons bâtir un futur numérique européen qui ne soit pas seulement survivable, mais florissant dans un monde incertain.
Qui est prêt à relever le défi avec nous ?
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